Interview #3 : Julien Soulier

Né en 1975, Julien Soulier habite Strasbourg. Écrivain public, correcteur/relecteur, nègre littéraire et universitaire, préfacier pour des ouvrages de peinture et de photographie, il écrit en parallèle depuis vingt-cinq ans des nouvelles, de la poésie, et depuis plus récemment du théâtre, et encore des romans. Il publie en 2017 un témoignage fort aux allures de pièce de théâtre : Roots movie.

  • Parlez-nous un peu de Roots movie.

Un garçon de 10 ans subit des attouchements sexuels commis par un pédophile notoire, sur le retour de l’école, pendant six mois, peut-être un an, à raison d’une fois par jour. L’unique fois qu’il en parle à sa mère au moment des faits, cette dernière rit au nez de son fils, préférant s’enfermer à double tour dans le déni. De fait, comme la nature est moqueuse, à 12 ans ce même garçon se fait poursuivre, sur le même chemin, par une folle, qui s’amuse à l’effrayer, allant jusqu’à l’étrangler un après-midi. Encore une fois, juste par jeu. Après avoir purgé sa peine de vingt ans d’amnésie post-traumatique, et encore une dizaine d’années de psychanalyse plus tard, l’homme, alors âgé de 42 ans, revient à tâtons sur ses péripéties d’enfance, au moyen d’une écriture qui se souhaite hallucinée mais non victimaire. Il lui reste encore des trous de mémoire, aussi ce témoignage se compose d’une suite de fragments bruts. L’objet de ce texte est de mêler le passé au présent d’un narrateur plongé en pleine introspection, et finalement de poser cette question à tiroirs : Pourrai-je un jour ne plus être impuissant, m’épanouir dans une sexualité réelle, et par la même occasion marcher dehors seul, de manière définitive, sans l’escorte anonyme des passants ?

  • Vous êtes auteur chez Électrons Libres, mais également chez Indécente, parlez-nous un peu de votre parution dans la collection d’Eva Adams.

Ricochets, recueil de poèmes érotiques paru en avril 2017, participe du même élan reconstructeur qui habite en filigrane Roots movie. Une anecdote à ce sujet : mon ancienne maison d’édition me l’avait refusé au motif d’être « moins tourmenté » que les quatre précédents. Si les premiers textes sont encore sombres, c’est pour mieux opérer une catharsis, quand les fêlures permettent le passage d’une lumière amoureuse, dans ses dimensions sacrées et animales.

Je tiens encore à remercier Laurent Contamin pour sa préface classieuse, ainsi que Simon Woolf pour la photo de couverture.

  • Vous êtes un auteur déjà publié, c’est l’instant pub, présentez-nous vos ouvrages.

J’ai publié à l’échelle nationale quatre recueils de poèmes aux éditions Eclats d’encre, respectivement Feuilles de route (2001), Arrachoir (avec le concours du CNL, 2003), Book émissaire (2005) ; Encore des crépuscules (2010). Ces poèmes présentent tous la particularité d’être noirs, enragés, abrasifs ; et en même temps constellés de notes d’humour, dans la veine de l’autodérision. Je me droguais en ce temps-là à la mélancolie, ciselant mes vers au scalpel, à vif. Par effet de contrepoids, Ricochets est un recueil de la maturité, dénué selon moi de toute violence.

  • Pour revenir à Roots movie, ce récit est un témoignage aux allures de pièce de théâtre, pourquoi ce choix ? Pourquoi ne pas être resté simple ?

Ce récit a été conçu puis rédigé dans le cadre d’un atelier d’écriture dramaturgique mené par Luc Tartar au sein de l’Agence culturelle d’Alsace (Sélestat) en 2012. D’où certaines « allures » de pièce de théâtre, en effet. N’étaient les nets progrès que cet atelier m’a permis de faire en termes de richesse et d’impact des dialogues, je demeure un néophyte dans ce genre littéraire. J’avertis d’ailleurs le lecteur à ce sujet en définissant ce texte, telle une : « pièce en 8 scènes d’un actaphobe ». En corollaire du jeu de mots qui superpose la phobie de l’acte amoureux à l’absence d’acte théâtral, mon objectif n’a jamais été de détourner les règles du genre, même si elles sont moins rigides depuis quelques décennies. Pour jouer avec une langue, la dénaturer de façon consciente et constructive, encore faut-il en connaître la grammaire sur le bout des doigts.

De même, la construction de Roots movie puise dans les ressorts de l’écriture cinématographique, quand chaque nouveau fragment se veut une séquence apparemment indépendante des autres. D’où le terme « movie » dans le titre, qui peut alors se traduire Cinéma des racines, par exemple. Là encore, je ne me prétends pas scénariste. Je projette des rushs qui n’ont, à première vue, pas vocation à demeurer en l’état, ni statiques. Je vous invite en ce sens à lire le texte par n’importe quel bout, à le commencer et à le recommencer dans n’importe quel sens. Cela a été ma façon de créer le mouvement propre à chaque scène, et encore à l’intérieur des scènes.

Non pas à dessein de perdre le lecteur mais bel et bien de l’inviter dans le « tableau vivant » (dixit Virginia Woolf) de la dislocation, dans un espace-temps à la fois en miettes et à la fois en suspension. L’image d’une tasse de café qui explose et dont les débris ne sont pas encore éparpillés. L’histoire d’une agonie figée, autrement dit sans cesse recommencée. Alors là, pour le coup, c’est très audacieux (rires) !

  • Le début de votre ouvrage s’ouvre sur une phrase extrêmement longue, pourquoi avez-vous pris le parti de ne pas laisser respirer le lecteur ?

Dans la droite ligne de votre question précédente, cette asphyxie verbale volontaire se veut une traduction littéraire de la permanence étouffante du viol physique. Du moins ma contribution à ce sujet. De son indélébilité, des séquelles, des traces qu’il laisse et qui modèlent la personnalité.

Si l’on commence par le prologue, ce début-là a l’angoisse pour seule narratrice. L’angoisse de mettre le pied dehors. Comme si la 3e dimension devait toujours rester celle de l’abandon, d’un temps hors-temps, d’un verbe qui ne peut se conjuguer qu’à l’absent de l’indicatif ; où aucun deuil de soi, et donc aucune renaissance ne sont possibles. Quand le hic et nunc n’existent pas. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » disait Héraclite. Certes. Mais comment nager dans un fleuve gelé à trente ans de profondeur ?

De par les poèmes que je publie depuis 2001, je n’ai jamais imposé une respiration au lecteur. Aucune ponctuation, ou alors si, dans un seul texte publié en 2010 : « Pour une paix intérieure » in Encore des crépuscules (Eclats d’encre), qui fait quand même 600 vers. Mais en cinq recueils, j’ai toujours tenu à ce que ce soit le lecteur qui décide de lui-même quand il est en apnée et quand il remonte prendre sa goulée d’oxygène. Comme je le dis toujours, ce qu’il y a de bien avec les poèmes, c’est que ça se grapille. À un moment donné je mettais deux ans et demi à en faire un, et je disais : « Voilà ! Vous avez deux ans et demi pour le lire… »

Mais là, comme j’ai mis trois semaines à écrire Roots movie… Bon… Plus trois décennies, d’accord !

Oui, le prologue est résolument étouffant. Mais la dernière « scène » est faite de phrases courtes. D’où « la force de transformation » si chère à nos anciens profs de français : on a récupéré le narrateur. À la maternité, une sage-femme a dû crier : « C’est un homme ! » Il respire comme vous et vous, et tant mieux pour lui !

Roots movie est par conséquent moins le berceau d’une dialectique expiatoire que d’une quête expiratoire.

  • Votre plume est atypique et hypnotique, comment l’avez-vous forgée ? Comment avez-vous commencé à écrire ? Pourquoi ?

« Atypique » ? Merci, mais c’est vrai de chaque écrivain, qui à force de travail, possède son style, sa griffe, voire sa propre langue étrangère. Quant à « hypnotique »… Tant mieux, cela tendrait à dire que mon enjeu a été atteint. Que je suis parvenu à retranscrire l’hypnose du prédateur qui paralyse sa proie. N’en déplaise à Jim Morrison, « Le spectateur [n’]est [alors plus] un vampire tranquille » !

J’ai commencé à 14 ans, à écrire des aphorismes, des pensées. À 15 ans ma première nouvelle. Entre 16 et 20 ans, je me passais du Thiéfaine en boucle, histoire de cartographier le parcours de ses mots. Je me passais aussi du Dead Can Dance, Fields of The Nephilim, Pornography des Cure, bien sûr.

J’ai toujours été plus attiré par les poètes-paroliers que par les romanciers ; ceux déjà cités mais également Ferré, Gainsbourg, Bashung, Léotard, Nougaro. Je voulais écrire des chansons, et j’en ai écrit, même si je les déclame (spoken-words). Chacun de mes poèmes est aussi une chanson.

  • Le sujet de Roots movie est difficile, quel message souhaitez-vous faire passer ?

Aux victimes de viol(s) et d’agressions physiques du même tonneau, que l’on a le droit de violer le silence, par juste retour des choses. Familial, environnemental. Je souhaite parler pour elles ; je parle pour elles depuis vingt ans de scène, sans l’avoir su en commençant.

À mort, non pas ceux qui se sont tus, mais l’omerta sur « ce sujet ». Ma motivation n’est pas la vengeance, envers qui que ce soit, encore moins de demeurer dans le marasme de la rumination ; sinon, que transmettre ? Et à quoi bon publier ?

J’aimerais insuffler cette force de parole à celles et ceux qui en ont assez de croupir dans la prison de la victimisation, autrement dit de jouer le jeu des prédateurs de tout acabit. D’où l’une de mes phrases en guise de liminaire : « À toutes celles et ceux qui n’arrivent pas à en parler, qui ne veulent pas y revenir mais en revenir, qui cherchent à travailler ou travaillent déjà sur la fausse éternité abandonnique. »

  • Une question plus légère : quels sont vos genres de lectures de prédilection ? De lecture et d’écriture d’ailleurs.

Mon métier de correcteur & conseil, de nègre universitaire, littéraire – parmi d’autres prestations – m’amène à lire de tout : science-fiction, polar, poèmes, romances, histoire ; ouvrages en hydrologie, psychopathologie, théâtre maghrébin, histoire du Proche-Orient et du Moyen-Orient. C’est fabuleux : tant de livres que je n’aurais, ni lus, ni écrits de moi-même.

Le soir, je suis plutôt bédéphile. AstérixLucky Luke, du Tardi. Ou alors des ouvrages d’astronomie, et scientifiques en tous genres. Et j’adore toujours autant les San-Antonio, de Frédéric Dard. Et bien sûr Pierre Desproges, Alphonse Allais… Je suis également très polar. Arnaldur Indridason reste à mes yeux la référence inégalée depuis quelques années.

  • Vous semblez un amoureux des mots, quelle votre citation préférée ? Pourquoi ?

Je paraphrase certainement Kafka : « Ecrire, c’est prendre une hache pour morceler la glace. » Ça vous étonne ? (Rires !)

  • Pour terminer cette interview, que voulez-vous dire aux lecteurs potentiels de Roots movie pour les inciter à lire votre ouvrage ?

Au départ, j’avais écrit ce texte pour le montrer à mes frangins qui ont ou auront peut-être des enfants un jour. Non pas pour faire mon Calimero, mais bien pour les prévenir de tout danger possible. Si les enfants écoutent leurs parents, la réciproque doit être observée. Et plus largement, j’aimerais que la traversée de ces mésaventures puisse servir au plus grand nombre.


Parus chez Évidence éditions :

Ricochets – « Et c’est bien de cela qu’il s’agit (…) : ‘’déflorer le présent’’, dans une lutte amoureuse dont l’harmonie sereine, sous ‘’les doux doigts de l’aimeur’’, n’oublie jamais d’autres corps-à-corps dans lesquels l’érotique cède le pas au névrotique (…), et on entend les aboiements de la meute consteller les silences, comme les éclaboussures des ricochets… »

Disponible en papier et numérique (respectivement 10 € et 1.99 €)

 

 

Roots movie – Entre pièce de théâtre et récit biographique, Roots Movie est le témoignage d’un enfant de 10 ans victime d’un pédophile puis d’une adulte qui tente de l’assassiner. Entre stase entêtante des événements, une amnésie sur plus de vingt ans, puis le réveil des souvenirs, l’auteur présente le processus post-traumatique de son personnage central, devenu impuissant et agoraphobe.

Disponible en papier et numérique (respectivement 9 € et 0.99 €)